Le palais des congrès

 

Le Moustique

d'après un entretien radiophonique accordé par Oskar serti peu avant sa mort

 

En décembre 1909, un cocktail fut donné chez les Sélys en l'honneur de la parution d'une plaquette regroupant quelques-unes de mes poésies. Ce fut à cette occasion que je rencontrai pour la première fois la pianiste Catherine de Sélys. Je fus directement séduit par l'extraordinaire beauté qui se dégageait de cette femme. Alors que nous faisions connaissance, un moustique me piqua au poignet; ce qui me troubla beaucoup. Il faut vous dire que j'ai toujours eu un sentiment de protection et même d'éblouissement pour tous les moustiques qui se rendent porteurs de mon sang ; comme s'ils devenaient par ce fait, une émanation de moi-même, comme si j'attendais d'eux qu'ils adoptent mes attitudes, ma manière d'être. Ainsi, tandis que j'étais complètement tombé sous le charme de cette Catherine de Sélys, je voyais mon moustique tourner autour d'elle et, intérieurement, je me disais : « Vas-y pique-la, pique-là ». J'imaginais déjà le creux de son cou comme l'endroit idéal de piqûre.

Je ne demandais rien d'autre, pour mon bonheur, que de voir cet animal survoler nos têtes, le ventre gonflé de nos sangs mêlés, comme le fruit soudain de notre rencontre, un fruit qui aurait fait de nous, non pas des coupables, mais d'innocentes victimes unies par la douleur. Mais l'animal ne se décidait pas à la piquer. À un moment même, comme s'il craignait quelque chose, il alla se poser sur un des murs de la pièce. C'est alors que je vis un gros monsieur se précipiter vers lui et l'écraser violemment contre le mur avec ma plaquette de poésie (qu'on avait dû lui donner) et qu'il avait pliée en deux pour mieux frapper.

C'était Monsieur de Sélys. Lorsque Catherine me le présenta, j'aperçus le corps de mon pauvre moustique aplati sur le « T » de mon nom inscrit sur la plaquette. Mais je n'eus pas le coeur de rechercher sur le mur une minuscule tache rouge qui avait dû y éclater un instant plus tôt.


Le Pull

d'après un entretien radiophonique accordé par Oskar serti peu avant sa mort

 

Au printemps 1942, le bâtiment dans lequel nous nous trouvons fut abandonné. Nous en avions profité, quelques amis et moi, pour nous réunir à cet endroit chaque semaine et y lire nos textes respectifs. Ces réunions m'étaient d'un grand réconfort, car je venais juste, à cette époque, de quitter Madeleine Ivernol (vous vous rappelez certainement d'elle car elle connut en son temps une certaine gloire comme peintre de nature morte) et, pour tout vous dire, cette rupture n'allait pas sans mal. Un jour, au cours d'une de ces réunions, j'étais perdu dans mes pensées et, alors que mon regard flottait sur le mur, je tombai par hasard sur une tache d'humidité qui commençait à naître près du plafond. Je fus d'abord un peu consterné de voir que des altérations dues au ravage du temps puissent déjà se manifester dans un lieu qui comptait tant pour moi; puis je me familiarisai peu à peu avec cette tache dans laquelle je commençais à voir des images particulièrement évocatrices.

Ces visions étaient si présentes que je ne savais plus si elles étaient produites par la tache ou si elles n'étaient que pure projection de ma part. En tout cas, je parvenais à y discerner clairement un pull-over, qui me rappelait tout à fait celui que Madeleine m'avait tricoté au début de notre liaison. Une semaine plus tard, revenant ici comme j'en avais pris l'habitude, je constatai que la tache de moisissure s'était étendue. Je pus très facilement y retrouver la forme de mon pull, puis, greffé dans son encolure, j'y vis un cheval, un long cheval gris, le même qui nous avait autrefois promenés, Madeleine et moi, sur les bords de la Vistule. Ainsi, de semaine en semaine, mes souvenirs remontaient à la surface, ils se mêlaient et enflaient au même rythme que les images contenues dans cette tache en croissance continuelle. Une semaine, pour la première fois, le visage de Madeleine, m'apparut dans la tache et il le fit avec une telle précision que je crus devenir fou. C'en était trop. Je ne pouvais plus supporter cette tache qui se dressait au dessus de moi comme un reproche permanent. Juste après le départ de mes amis, je m'élançais vers elle pour l'effacer du revers de ma manche. C'est alors que je découvris, à ma grande stupéfaction, que ce n'était pas une tache de moisissure mais une peinture. Quelqu'un avait peint cette tache en trompe-l'oeil à la façon d'une moisissure; quelqu'un était venu ici chaque semaine en catimini. Une partie de la peinture était encore fraîche et je me rendis compte que j'avais effacé le visage de Madeleine en passant mon bras dessus. De la couleur s'était étalée sur la manche de mon pull ; celui-là même que Madeleine m'avait tricoté.

La Lettre

d'après un entretien radiophonique accordé par Oskar serti peu avant sa mort

 

En 1934, j'étais venu à la Maison de Poésie assister à une conférence dont j'ai totalement oublié le sujet. La seule chose dont je me souviens, c'est que, juste avant la causerie, alors que j'étais appuyé contre le mur en train de discuter avec quelques amis, je vis entrer dans la pièce la poétesse Marina Morovna. Nous ne nous étions encore jamais parlé, mais, fervent admirateur de son oeuvre, cela faisait bientôt deux ans que je lui écrivais des lettres enflammées sans obtenir la moindre réponse.

Je ne sais toujours pas quelle inconscience me poussa à me présenter à elle. Au moment où je lui serrai la main tout en lui donnant mon nom, je vis qu'elle s'empara discrètement d'un petit papier qui se trouvait dans ma main. Elle le glissa dans son sac et me dit d'un air complice : « Décidément, vous êtes délicieusement obstiné, ne soyez plus malheureux, celles-ci je la lirai ».
J'étais vraiment perturbé, car je ne voyais absolument pas d'où pouvait provenir ce billet qui m'était parfaitement inconnu. Ce n'est que lorsque je revins vers mes amis que je compris : avant de me présenter à Marina Morovna, l'émotion de lui parler enfin m'avait trempé de la tête aux pieds et j'avais essuyé mes mains beaucoup trop moites contre le mur pour qu'on ne me voie pas; et c'est ainsi qu'un morceau de papier peint légèrement décollé s'était encastré dans ma chevalière sans que je m'en rende compte, laissant croire à Marina que je le lui offrais. Au moment où la conférence débuta, il était déjà beaucoup trop tard pour que j'écrive la moindre chose sur la seule de mes lettres que Marina avait daigné lire.

La Toile

d'après un entretien radiophonique accordé par Oskar serti peu avant sa mort

 

En I924, je venais d'arriver a Paris et ne connaissais pratiquement personne. Mais je voulais absolument, pour la suite de ma carrière, fréquenter ses cercles littéraires et culturels. C'est ainsi que je fus de tous les vernissages d'exposition, cocktails, signatures et autres manifestation. Je pris donc tout naturellement l'habitude de venir à la galerie Durand-Ruel lors de soirées littéraires ou de petites exposition de peintures symbolistes. Mais, par timidité ou par complexe peut-être, je ne parvins à entrer en contact avec personne. Chaque fois que je venais à la galerie, je me plantais toujours à la même place, le dos appuyé contre le mur.

Je ne prêtais jamais attention aux expositions présentées, trop occupé à savoir qui était qui, et surtout à ne pas paraître trop ridicule de rester désespérément seul. Je me souviens parfaitement d'un vernissage. Je m'étais comme d'habitude réfugié à ma place, lorsque je sentis dans mon dos la présence d'un tableau qui devait être beaucoup plus grand que ceux exposés normalement puisqu'il empiétait sur mon territoire. Mais malgré cette intrusion, je me savais incapable de changer de place. J'étais retranché dans mon coin comme s'il m'assurait une protection envers tous ces gens qui se refusaient à me prendre en considération. Discrètement, je pliais un bras derrière moi pour repérer le coin de toile contre laquelle j'étais appuyé. Je découvris cette toile flasque en son milieu, puis parfaitement tendue au bord de son châssis. J'avais étendu ma main à plat sur la surface peinte qui me parut d'une température étonnamment fraîche. Puis je sentis que derrière la toile se maintenait une certaine chaleur. Cette sensation devait être provoquée par le manque de circulation d'air entre la toile et le mur qu'elle recouvrait. Je prenais évidemment bien garde que personne ne remarquât l'intérêt particulier que je portais à cette toile, mais je me sentis irrésistiblement attiré par la chaleur qu'elle contenait. Derrière mon dos, ma main caressait la toile, elle voyageait sans cesse du flasque central à la tension des bords, comme si elle cherchait à pénétrer cet espace de chaleur. Soudain, un de mes doigts s'arrêta au bord du chassis, d'un ongle je grattai la croûte de peinture, puis, d'un coup sec, je forçai la toile. Aussitôt, je réalisai ce que je venais de faire : je venais de déchirer une peinture que je n'avais même pas regardée. Il fallait absolument que je fasse quelque chose, que je répare ma faute. Cela me donna, pour la première fois au cours d'un vernissage, la force de quitter mon mur. Je me dirigeai vers le peintre, que j'avais facilement identifié, et lui avouai que je venais de tomber amoureux de la toile qui était derrière moi et qu'il fallait que je l'achète. Je lui laissai mon adresse pour qu'on me la livre à domicile. Comme convenu un mois plus tard, on m'apporta ma toile précautionneusement emballée dans une caisse en bois ; mais je ne peux toujours pas vous dire à quoi elle ressemble car je n'ai pas encore eu le courage de la déballer.

La Vénus

d'après un entretien radiophonique accordé par Oskar serti peu avant sa mort

 

En avril 1929, j'entrepris un voyage tellement éprouvant au coeur de l'Afrique, que ma fiancée Véronique de Coulanges, qui m'avait accompagné jusque là, décida de rentrer chez elle sans même me prévenir. Je poursuivis malgré tout mon équipée, car je voulais absolument trouver une Vénus Timsi, considérée comme une des sculptures les plus typiques du bas-Congo. Par chance, j'en découvris un exemplaire admirable, en bois polychrome de plus d'un mètre cinquante. De retour à Paris, j'organisai une petite fête chez moi pour la montrer à mes amis et aux nombreux spécialistes de la question africaine que je connaissais bien. J'avais accroché ma Vénus au mur, au bout d'un long clou, comme il était d'usage de le faire dans sa tribu d'origine..

Mais cinq minutes avant que les premiers invités ne commencent à venir, je vois ma Vénus bouger légèrement. Intrigué par ce phénomène, je m’approche d’elle, et découvre l'origine d'un drame : le clou qui la retenait au mur était à bout de souffle, si je puis m'exprimer ainsi. Je ne voyais aucune solution à ce problème, car en deux minutes, il m'était impossible de trouver un autre système d'attache. Ma Vénus tenait toujours bon, mais je sentais pourtant que des vibrations un peu trop fortes pourraient la faire tomber. C'est alors que, pour empêcher que des mouvements trop brusques de la part des invités — ou même leurs bruits — ne provoquent une catastrophe, j'eus l'idée d'éteindre la lumière ( en fixant un sparadrap sur l'interrupteur pour qu'on n'y touche plus) et j'allumai une petite bougie aux pieds de ma Vénus. Ainsi, je créai une ambiance pour ainsi dire sacrée qui inciterait au recueillement et empêcherait les débordements coutumiers de certains cocktails. Tout se passa parfaitement. Ma Vénus tenait bon, de plus, elle était merveilleusement et délicatement animée par les frêles mouvements de la flamme. Dans un silence quasiment religieux, je signalai à chacun des invités qu'ils pouvaient se retrouver pour parler dans l'autre pièce, où un buffet se tenait à leur disposition. Au bout d'un moment d'ailleurs, j'allais y retrouver un ami, puis aussitôt après notre rencontre, je revins dans la salle de ma Vénus, pour m'assurer que tout se déroulait normalement. Mais le fait de passer d'une pièce très éclairée à une autre pratiquement obscure, uniquement éclairée par une flamme minuscule, fit que durant quelques secondes, je me retrouvai dans un noir presque total. Et ce fut juste à ce moment-là que je sentis quelque chose bouger derrière moi. Je songeai tout de suite à ma fragile Vénus, et, par réflexe et dans la panique, je la collai de toutes mes forces contre le mur. Mais je commençais à m'habituer un peu à la lumière et je m'aperçus rapidement que ce que je venais de plaquer au mur n'était pas ma Vénus mais bien Véroniques Coulanges.
Par chance, la Vénus tenait toujours miraculeusement à son clou. J'eus juste le temps, avant que Véronique ne pousse un cri de stupeur devant la violence de notre rencontre, j'eus juste le temps de lui mettre la main sur la bouche. La revoir ainsi ; d'une façon si brutale ; rendez-vous compte, je l'avais littéralement plaquée au mur, nous étions collés l'un à l'autre. J'étais bouleversé de la revoir ; mais j'avais peur de retirer ma main et que, par ses cris, elle ne mette en danger ma Vénus déjà tellement éprouvée. Mais dans l'ivresse du moment, et espérant sauver deux situations périlleuses, je retirai ma main pour l'embrasser aussitôt si passionnément que je l'empêchais d'émettre le moindre son. J'aurais pu rester indéfiniment dans cet état pour que rien ne bouge plus. Mais c'est précisément à ce moment que Véronique décida d’enlever le sparadrap et tourner le bouton de l'interrupteur qui était juste derrière son dos et auquel elle était fébrilement accrochée comme ma Vénus à son clou ; oui, elle décida de tourner l'interrupteur pour montrer au grand jour, et au mépris de tout ce qui pourrait arriver, avec qui j'avais choisi de vivre.